Michael Connelly : « Je m’inspire d’histoires vraies et de personnes existantes »

Publié le 02 août 2020

Par Macha Séry

Le Monde, publié le 29 juillet 2020 à 18h00

© Calmann-Lévy

Portrait« Un écrivain à l’ouvrage » (3/5). Le père de l’inspecteur Harry Bosch nous livre ses secrets de création littéraire. Pour cet ancien journaliste, qui élabore ses histoires en même temps qu’il les écrit, il s’agit avant tout d’observer et d’écouter.

L’œuvre de Michael Connelly résulte de la rencontre rêvée d’un homme et d’une ville : Los Angeles. « J’ai essayé d’écrire sur la Floride, où j’ai grandi et commencé ma carrière de journaliste. Cela ne marchait pas, explique-t-il par visioconférence au “Monde des livres”. A l’âge de 30 ans, j’ai estimé qu’il était temps d’opérer un grand changement. J’ai précisément choisi d’emménager là où mon inspiration en matière de livres et de films était la plus féconde. » C’est que l’imaginaire du romancier américain, né en 1956, a été précocement façonné par les auteurs de polars ayant dépeint la « cité des anges » : Raymond Chandler (1888-1959), auquel Connelly a rendu hommage dans Sur un mauvais adieu (Calmann-Lévy, 2018), Ross MacDonald (1915-1983), Joseph Wambaugh et James Ellroy. Autant d’écrivains souvent adaptés par Hollywood, berceau du film noir.

Habiter dans la mégapole multiculturelle de la Californie du Sud a délivré le futur écrivain. Son style s’est débarrassé de ses scories. Il a gagné en densité, confie-t-il. De fait, Les Egouts de Los Angeles, la première aventure de l’inspecteur Harry Bosch, n’a pas eu de mal à séduire un éditeur, lequel l’a publié en janvier 1992 (Seuil, 1993). « Une fois sur place, vous vous rendez compte que c’est un territoire immense qui change tout le temps. Vous commencez à sentir que vous pouvez trouver votre propre chemin, inventer des histoires et des personnages qui se distinguent de héros emblématiques du genre et des romans antérieurs sur Los Angeles. »

Parmi tous les détectives privés ou inspecteurs de police créés en littérature, Hieronymus Bosch,dit « Harry Bosch », porte un patronyme parmi les plus singuliers. Lequel tisse un lien entre l’Europe et l’Amérique, à l’instar de Raymond Chandler et de son privé, Marlowe, dont l’état civil fait référence au dramaturge élisabéthain du même nom.

Connelly, lui, a donné à son fin limier le nom d’un célèbre primitif flamand. Si les historiens de l’art demeurent divisés sur les interprétations à donner à son énigmatique chef-d’œuvre Le Jardin des délices, Connelly souscrit, pour sa part, « à l’idée générale que ce tableau, comme les autres de Bosch, parlent du bien et du mal, des conséquences de notre comportement, du salaire du péché, du ciel et de l’enfer. C’est pourquoi ses peintures ressemblent à des scènes de crime. » Lui-même conçoit la littérature comme un moyen d’ordonner le chaos, d’« explorer le monde » et de lui « donner un sens à travers un récit ». Tant pis pour « le cliché », dit-il.

En position de témoin

Observer, écouter : deux maîtres mots pour Michael Connelly. Convaincu de sa vocation dès l’âge de 18 ans, il a eu la prescience que le reportage – le suivi d’affaires policières et de comptes rendus de procès – l’aiderait à l’accomplir.

Dans la préface donnée à son recueil d’articles Chroniques du crime (1984-1992) (Seuil, 2006), l’écrivain rappelle ainsi combien son expérience de journaliste, durant quatorze ans dont douze au Los Angeles Times, fut essentielle. Mieux, la semaine d’immersion qu’il a passée auprès de la brigade des homicides de Fort Lauderdale (Floride) a, de son propre aveu, nourri toute sa fiction. « Parce que j’étais là et que j’ai vu de mes propres yeux les effets d’un meurtre sur les gens, explique-t-il aujourd’hui ; les enquêteurs, les familles des victimes, toutes les personnes impliquées. Jusque-là, j’avais lu des choses à ce sujet et on m’en avait parlé en ma qualité de journaliste. Là, j’étais en position de témoin. J’ai compris ce que je devais savoir pour me lancer dans des romans. »

En presque trois décennies, totalisant plus de trente polars, sa ligne de conduite n’a pas varié. Il s’agit toujours de côtoyer le réel au plus près. Repérer les lieux, laisser traîner l’oreille, cultiver un réseau de sources et de consultants divers (enquêteurs, avocats, journalistes). Plusieurs d’entre eux relisent même ses manuscrits afin de rendre les dialogues plus justes et l’emploi du slang (argot) pertinent.

« Je ne me considère pas comme un vrai romancier qui emploie son génie créatif pour bâtir l’univers de ses romans, commente Connelly. Je m’inspire d’histoires vraies et de personnes existantes. J’ai donc davantage l’impression de rapporter que de créer. »

Sauf que, une fois à son bureau, il se défie de tout plan défini. « Ne pas savoir ce que je vais écrire quand je m’assois est précisément ce qui déclenche le processus créatif. Cela fonctionne, en tout cas. Chaque écrivain doit emprunter sa propre voie, découvrir ce qui le stimule assez pour qu’il reste vissé sur son siège pendant plusieurs mois. Pour moi, l’écriture est une question d’élan. Comment le susciter, comment le conserver. Il y a des astuces. L’une d’elles consiste à laisser la rédaction au milieu d’une pensée, au milieu d’une phrase, pour renouer au même point le lendemain. »

Une discipline draconienne

D’Harry Crews (1935-2012), l’auteur de La Foire aux serpents(Gallimard, 1994), qui fut son professeur d’écriture créative à l’université de Floride, dont il est sorti diplômé en journalisme, Connelly a tiré l’enseignement fondateur de sa discipline draconienne : s’obliger à écrire tous les jours, ne serait-ce que quinze minutes, afin de garder l’histoire vivace à son esprit. Il s’y attelle vers 5 ou 6 heures du matin. « J’ai vieilli. Avant c’était dès 4 heures. »

En revanche, au fil des ans, le réveil est devenu inutile. « La partie la plus importante de ma routine est la réécriture des pages de la veille. Je vois tout de suite les améliorations à apporter aux dialogues, à la prose, à tout. C’est à ce stade-là que j’affine la trajectoire, abandonne des détails, sculpte l’histoire. » Là encore qu’il introduit des fausses pistes et dissimule des indices.

Depuis le lancement, en 2014, de la série télévisée « Bosch », dont il est producteur exécutif, le style de Michael Connelly a connu une inflexion majeure. Avant de collaborer à l’adaptation des enquêtes de son héros fétiche, la plupart de ses polars étaient narrés à la première personne. Impossible à l’écran, d’autant que l’interprète de Bosch, Titus Welliver, ne pouvait apparaître dans toutes les scènes.

Connelly a donc pris le parti de multiplier les narrateurs et d’user de la troisième personne. « Cela me permet de jouer au chat et à la souris avec le lecteur. Je lui fais savoir ce que je veux qu’il sache, quand je veux qu’il le sache. Ainsi, Bosch reste une sorte d’étranger intime. Vous savez ce qu’il pense, mais ignorez partiellement quel est son plan. Tandis qu’avec le “je”, on ne peut rien cacher au lecteur sans le duper. »

Kurt Vonnegut (1922-2007) a dit que le secret de l’écriture était de s’assurer que chaque personnage, à chaque page, veuille quelque chose, ne serait-ce qu’un verre d’eau.« C’est le meilleur conseil qui soit, juge Michael Connelly. J’y pense quand j’écris ou quand je suis coincé : que veut le personnage ? » Les siens sont intranquilles, sur le fil du rasoir. Ils résolvent des crimes en désobéissant à leur hiérarchie et, en parallèle, enquêtent sur leur propre passé familial ; l’assassinat de sa mère pour Harry Bosch, la disparition de son père pour la policière Renée Ballard, nouvelle venue dans la galaxie connellienne.

 « Vous cherchez à créer du conflit et une intrigue sur plusieurs plans. Donc si votre protagoniste a des défauts et des problèmes, cela facilite les choses. » Question de liant et de lien : « A travers des épreuves où ils encourent risques et conséquences, les personnages se révèlent, et c’est dans cette zone où leur nature foncière se dévoile que l’auteur entre le plus intimement en contact avec le lecteur. » C’est pourquoi Le Dernier Coyote, initialement paru en 1995 (Seuil, 1999), est, dans sa bibliographie, le livre qui lui demeure le plus cher – Connelly en possédait le titre avant d’écrire la première ligne – car il fonde, selon lui, l’essence même d’Harry Bosch, vétéran du Vietnam et fils d’une prostituée tuée lorsqu’il avait 11 ans.

Politique d’écriture

« Tout le monde compte ou personne ne compte », rappelle souvent HarryBosch. C’est son credo de justicier. Pour Connelly, il s’agit d’une politique d’écriture. Les tueurs et les victimes doivent être traités de manière égale, un personnage secondaire ne saurait être négligé.

Selon le protagoniste de ses polars, la période de documentation et la durée d’écriture diffèrent.Portés par l’avocat Mickey Haller, le demi-frère d’Harry Bosch, les romans procéduraux tels que La Défense Lincoln ou Le Verdict du plomb (Seuil, 2006 et 2009), allongent le temps de recherche car le droit est une discipline exigeante.

« Les romans de la série McEvoy sont les plus rapides à écrire parce que j’étais journaliste comme ce personnage. Je sais comment il pense, ce qu’il dirait et ferait. Aucune recherche n’est donc nécessaire. Les aventures de Bosch ou de Ballard se situent au milieu. » Un point sur lequel Connelly veille avec intransigeance est la connexion de tous les livres entre eux par leurs intrigues ou leurs personnages. En témoigne Nuit sombre et sacrée, paru en mars (Calmann-Lévy),dans lequel Renée Ballard est associée pour la première fois à Harry Bosch.

Pour Connelly, le personnage prime sur l’histoire et l’émotion est « probablement » d’un intérêt supérieur à l’action. « C’est la même chose lorsque nous lisons. Nous voulons rencontrer quelqu’un avec qui faire un bout de chemin. La destination est secondaire. »

Conséquence : Connelly n’a jamais considéré la sérialité comme un fardeau imposé par le succès mais comme une chance, l’occasion de renouer avec un personnage et d’approfondir sa connaissance. « Je suis tellement reconnaissant d’écrire sur Harry Bosch depuis trente ans. A travers lui, je montre un homme qui grandit grâce à la paternité, traverse des tragédies et des bouleversements culturels – une vie pleine et entière. Quel cadeau ! En tant qu’écrivain, que demander de plus ? »


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