La fougue du lion : Joseph Kessel entre dans la Pléiade

Publié le 11 juin 2020


Kessel dans les bureaux du « Journal des débats », en 1916.
Collection Anne-Marie Kessel. Photo Frédéric Hanoteau/Editions Gallimard

L’Express, Par Marianne Payot, publié le 07/06/2020 à 10:30

Journaliste, romancier, aventurier, académicien… L’auteur aux multiples casquettes entre dans la Pléiade. Coup de chapeau de quelques-uns de ses admirateurs.

Pendant des décennies, il a voulu « en être ». De jour comme de nuit, il a croqué la vie, cumulant les rencontres, les amours, les amitiés, les reportages, les guerres, les romans, les récits, les honneurs… Baptisé « le Lion » ou « l’Empereur » par ses copains et confrères, l’académicien Joseph Kessel (1898-1979), dit Jef, journaliste et écrivain de légende, aura traversé le siècle au galop. De ses origines russes, il a conservé la fougue des cosaques, et de ses humanités françaises, l’ouverture vers le monde, alliée à la flamboyance du style.  

Ils sont nombreux aujourd’hui à rendre justice à sa faculté d’émerveillement, comme Gilles Heuré, l’auteur du superbe album dûment illustré de La Pléiade. Ou comme Serge Linkès, maître de conférences à La Rochelle et maître d’oeuvre des deux volumes de La Pléiade, qui témoigne ici des qualités de l’écrivain, tandis que la journaliste du Monde Annick Cojean, membre du jury du prix Kessel, tresse les lauriers du grand reporter. Restaient l’amour, célébré par l’essayiste et éditrice Dominique Missika, et l’amitié, vécue comme un culte par le libraire Hubert Bouccara. 

Serge Linkès : Kessel, le romancier à succès

Joseph Kessel est un auteur sur lequel l’université ne s’est finalement penchée que très récemment. Il est vrai qu’à une époque, tout ce qui relevait du reportage ne rentrait pas dans le domaine littéraire. Ensuite, l’écrivain-reporter est devenu un objet d’étude à part entière et son statut a changé, en bien, celui du Kessel journaliste a suivi, ce qui a revalorisé le romancier dans la foulée. Par ailleurs, Il ne faut pas oublier que Kessel a un côté exaspérant : c’est une machine à succès, et cela, dès son premier roman, L’Equipage, en 1923, jusqu’au Lion, qui s’est vendu à quelque 5 millions d’exemplaires, et aux Cavaliers, en 1967.  

Or, les écrivains populaires peinent à être considérés comme de grands auteurs aux yeux de certains intellectuels. Il publie aussi parfois au mauvais moment. Ainsi de son Tour de malheur, dont les 4 tomes « d’aventure intérieure » paraissent en 1950, alors que montent des mouvements tels l’existentialisme et le nouveau roman, qui est plutôt perçu comme l’une de ces grandes fresques romanesques des années 1930. Cette oeuvre est « malheureusement » dédaignée par la critique littéraire malgré toutes ses qualités, mais pas par les lecteurs, qui lui réservent un bon accueil. 

Pour cette Pléiade, j’ai relu presque tout Kessel de juin à septembre 2018 (une partie des textes étant retenus d’office). Et j’ai passé de bonnes vacances ! Je me suis laissé porter, par exemple, par Fortune carrée ; comme un gamin, je me suis retrouvé dans le sillage des personnages en Éthiopie, au Yémen, en Abyssinie… C’est formidablement rythmé et dépaysant. Ce que j’aime chez Kessel, c’est qu’on se laisse toujours surprendre. Cela fait-il de lui un bon ou un mauvais auteur ? Je ne sais pas, ce n’est pas à moi d’en décider, et peu importe ! Ce qui compte, c’est le plaisir de lecture, et ses textes en procurent énormément.  

Kessel se faisait plaisir lui aussi, et il n’arrêtait jamais. Outre tout ce qu’il a produit dans les journaux – le journaliste écrit tous les jours sur tout -, ce monstre de travail n’a cessé de s’enfermer pour composer un, voire deux romans à la suite. Cela dit, « le Lion » était certainement aussi un être hypersensible et fragile. On emploie parfois le terme de recyclage à propos de l’élaboration de ses romans, je préfère employer le mot de réemploi. Kessel vit la chose, puis il la rêve, c’est assurément une façon de fonctionner qui n’enlève rien à la valeur de la fiction.  

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Annick Cojean : Joseph Kessel, le grand reporter insatiable

Il fait rêver tous les jeunes journalistes, qui feraient bien de lire ses reportages, d’une formidable modernité, pour s’inspirer de son souffle et de son audace. Avec Albert Londres, autre figure tutélaire du journalisme, il a en commun la curiosité, l’implication, l’indépendance et le refus de la neutralité. Il est vrai qu’ils ont connu l’âge d’or du métier. Peu importaient les notes de frais, les caprices, les coups de gueule, le temps du voyage, les moyens mis en oeuvre – partir six mois, acheter un bateau, le revendre, louer des chameaux…  

Cela dit, ils sont très différents : Kessel est puissant, carré, athlétique, chevelu, Londres est chauve, frêle, un peu dandy ; le premier, grand noceur, parle fort, aime les femmes et l’alcool, le second ne boit que de l’eau et se couche tôt. Kessel a quelque chose de flamboyant, d’énorme, il est boulimique d’expériences. A l’époque, on pouvait passer d’un journal à l’autre, alors, il les a tous faits : Le Petit Parisien, Le Matin, Le Petit Journal, France-Soir… Quand il publie le début de son enquête sur l’esclavage, il est à la Une et ce jour-là, le journal vend 150 000 exemplaires en plus.  

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Son seul moteur est le plaisir, la soif de vivre lui-même la guerre, les trafics, la nuit dans les bouges, dans la jungle, dans les mines, etc. Et ça se sent. Et puis il y a la pâte humaine, il décrit avec passion les émotions et la grandeur. Dans la préface de son Mermoz, il écrit « rien n’est à cacher des mouvements d’un sang qui est profond et pur », ce qui signifie qu’il veut aller au coeur, à la substance même des autres. Et il le fait en toute partialité. A bas la neutralité !  

Il cherche la vérité dans toute sa complexité, mais pas l’exactitude. Pour lui, mille autres choses comptent que les faits, il est dans la lignée de Hemingway, de Conrad et de Jack London. Cela ne s’enseigne pas et c’est sacrément périlleux : il faut une vraie maîtrise du métier et une forte confiance en soi pour se permettre une telle implication et en rapporter quelque chose de grand et de juste. Sa façon d’écrire s’appelle la littérature. Comme Albert Londres, il pourrait être accusé « d’avoir introduit le microbe de la littérature dans le journalisme ». 

Dominique Missika : Kessel le Don Juan

C’est une photo qui m’a poussée à enquêter sur l’histoire d’amour de Jef Kessel avec Germaine Sablon, la soeur du crooner Jean Sablon : on est en mars 1940, sur la ligne Maginot, lui est en uniforme de correspondant de guerre (pour Paris-Soir), elle, en manteau à capuche, est venue chanter devant le théâtre aux armées, ils se regardent intensément. C’est Hollywood ! Une love story qui mêle aussi bien le music-hall et la fête que la Résistance.  

Ils se sont rencontrés en 1935, Kessel est déjà un grand reporter et un romancier prestigieux. C’est un Don Juan, un séducteur qui collectionne les conquêtes et les maîtresses. Il en a une en titre, Katia, jolie Russe pétillante, il en a une autre, Sonia, qu’il a abandonnée mais qu’il continue à entretenir, et il vit avec le souvenir de son épouse, morte à 31 ans de la tuberculose. Il a donc beaucoup de femmes autour de lui, sans compter ses aventures d’un soir ou d’un voyage. Germaine Sablon, elle, est une vedette du music-hall et de la radio, elle fait la Une de tous les magazines.  

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Le 9 octobre 1935, c’est le coup de foudre entre ces deux êtres énergiques, pleins de vie, noctambules, festifs, insatiables de plaisirs avant-guerre et d’actions pendant les conflits. Germaine s’engage en 1940 comme conductrice ambulancière, puis entre dans la Résistance, et entraîne Kessel dans le réseau Carte. Ensemble, ils traversent les Pyrénées, filent vers le Portugal, débarquent en Grande-Bretagne. C’est elle qui chantera pour la première fois Le Chant des partisans, à Londres, écrit par Kessel et son neveu, Maurice Druon. L’histoire d’amour va durer dix ans, jusqu’en juin 1945. La rupture est brutale. Il a alors trouvé une belle brune de vingt-deux ans sa cadette, Michèle O’Brien, avec qui il se mariera en 1949, une femme très fragile mais qui réussira à le dompter, au prix sans doute de grandes souffrances. Peut-être aussi vieillit-il…  

Hubert Bouccara : Joseph Kessel, l’ami fidèle

J’ai lu, relu et relu – douze fois pour Les Cavaliers – ses 88 romans, que j’ai tous ici, dans ma librairie, dans de multiples éditions. Je l’ai découvert à l’âge de 12 ans : sur le marché de Stains, dans le 93, avec ma mère, je repère un livre avec une jolie couverture. C’était L’Equipage. Cette histoire d’aviateur durant la Deuxième Guerre mondiale m’a plu, dans la foule, j’ai acheté Le Lion et à 16 ans, en 1968, j’avais lu les deux tiers de son oeuvre. J’ai alors souhaité le rencontrer, mais je ne savais pas comment procéder. J’ai rempli trois cahiers à spirales de notes sur ses livres et sur lui, puis suis allé les remettre à un huissier de l’Académie française en lui disant que c’était pour « mon héros ».  Quelques jours plus tard, Kessel m’a appelé, j’étais scotché ! Il m’a donné rendez-vous pour le mercredi suivant. On est allés se promener le long des quais, il me parlait de Mac Orlan, de Francis Carco, de Monfreid et on a bu un verre – coca pour moi, double vodka pour Jef. Il me trouvait « impertinent », on s’est revus et on ne s’est plus quittés jusqu’à sa mort, onze ans plus tard. Grâce à lui, j’ai connu son pote, Romain Gary, et tous ses amis, Brassens, Fallet, Barbara, Chagall… Ils m’appelaient « le petit » ou « le gamin ». Un jour, Kessel m’a dit : « Tu connais l’Amérique ? Ça te plairait ? » On est partis deux semaines à New York, lui et moi. Extraordinaire. Ses qualités ? La générosité, l’écoute, la patience, l’abnégation. C’est un Mensch

Depuis trente ans, je chine tous les livres de Kessel et le moindre écrit sur lui. Il m’en faut tout le temps, cela se vend bien. L’exemplaire le plus cher, c’est L’Armée des ombres, publié par Edmond Charlot, en 1943. Si le livre est sur papier Japon, cela peut aller jusqu’à 5000 euros. Et s’il y a un envoi, cela peut monter encore plus haut. J’ai un exemplaire dédicacé à de Gaulle, mais celui-là, je ne m’en sépare pas, comme tous ceux que Jef m’a offerts. Le jour de mes 22 ans, il m’a donné le manuscrit de La Rose de Java, publié en 1937. Je lui ai dit que je baptiserai ainsi ma future librairie. C’est ce que j’ai fait lorsque je me suis installé ici, rue Campagne-Première, en 2004. 

Romans et récits, 2 volumes, par Joseph Kessel, sous la direction de Serge Linkès. La Pléiade, 1 968 p. et 1 808 p., 68 €. et 67 €. 

Un amour de Kessel, par Dominique Missika. Seuil, 208 p., 18 €. 


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