Édition : les locomotives à la rescousse

Publié le 16 mai 2020

L’Express Par Marianne Payot, publié le 10/05/2020

Après la relance des livres d’avant le confinement, les éditeurs, sommés par les libraires d’éviter l’engorgement, sortiront fin mai la grosse cavalerie.

L’édition aime les fictions, mais celle-ci a pris des airs de mauvais thriller. De mémoire du milieu, on n’a jamais connu un tel marasme. Un mois de mars coupé en deux, un mois d’avril biffé sur l’agenda annuel et un mois de mai largement amputé. Les chiffres sont tombés : sur l’ensemble de l’année 2020, la perte envisagée est de 20% à plus de 40% pour les libraires, et de 30% pour les éditeurs. Mais une donnée a particulièrement retenu l’attention : celui des 5300 nouveautés et nouvelles éditions initialement prévues au printemps, et donc repoussées. 5300 livres en deux petits mois ! De quoi, assurément, méditer sur la surproduction éditoriale. Et de quoi, aussi, craindre une fin de printemps étouffant. 

Miracle ! La surchauffe n’aura pas lieu, les éditeurs ayant, dans leur grande et soudaine sagesse, décidé d’étaler leurs reports bien au-delà du premier semestre 2020. Et programmé la cavalerie lourde, Dicker, Musso, Ferrante, Le Carré, Minier, pour faire repartir la machine… Enquête sur une reprise en douceur. 

Une programmation en diminution

En réalité, cette soudaine prudence tient plus de l’ardente obligation que d’un revirement raisonné. « Les libraires nous ont forcé la main, et ils ont eu raison, avoue Olivier Nora, PDG de Grasset. Beaucoup d’entre eux sont en faillite virtuelle : ils nous ont demandé de ne leur envoyer aucun nouveau titre en mai, d’être malthusiens en juin tout en privilégiant les titres grand public et de couper dans les programmes du second semestre. » Et le message est passé ! Semaine après semaine de confinement, les éditeurs ont détricoté leurs programmes, supprimé là des documents hors contexte, ici des romans « exigeants ». Bilan : moins 60% de publications du printemps chez Stock, moins 70 % aux Arènes et chez Albin Michel, moins 80% chez Grasset… Au final, entre 20% et 40% des titres planifiés pourraient ne pas sortir en 2020. Mais en contrepartie, les éditeurs ont appelé expressément les libraires à ne pas retourner les ouvrages d’avant le 16 mars – ils en ont le droit, au bout de deux mois – et à les défendre dès la reprise. 

Tous les écrivains « sacrifiés » de février et mars se mettent ainsi à croire en une seconde chance. Et ils sont pléthore ! Antoine Gallimard a pris les devants, affirmant très tôt que les romans de Leïla Slimani,deTonino Benacquista, d’Anna Hope et de Jean-Marie Le Clézio avaient encore une belle vie devant eux. Véronique Cardi, présidente de Lattès, estime ainsi que « les libraires vont avoir à coeur de vendre L’Audacieux Mr Swift de John Boyne, qu’ils ont, nous ont-ils écrit, apprécié, et La Sentence de John Grisham, déjà très bien parti ». De Grasset (Anne Sinclair, Dany Lafferière) à Robert Laffont (Tatiana de Rosnay) en passant par Stock (Colombe Schneck, Nathalie Rykiel), Flammarion (Agnès Ledig) et Mazarine (Aurélie Valognes), il n’est pas question de baisser les bras. A tel point que huit éditeurs indépendants, dont Asphalte, La Baconnière, Aux forges de Vulcain, Le Nouvel Attila, ont publié à l’attention des libraires un document intitulé « Les livres de mars font le printemps ». On ne saurait être plus clair. 

Les cadors à la fête

Mais attention, la fenêtre de tir est courte, car à partir du 26 mai, débarqueront les premiers offices de l’après-confinement avec des titres sélectionnés selon un critère simple : leur capacité à faire entrer en « masse » (tout en respectant la distanciation…) les lecteurs dans les librairies, soit pour faire vite, outre les documents liés au Covid, les romans « positifs », du type feel good (Agnès Martin-Lugand Virginie Grimaldi, Françoise Bourdin, Sophie Kinsella) et les polars. A commencer par le quatuor « magique » formé de Guillaume Musso, Joël Dicker, John Le Carré et Elena Ferrante. La vie est un roman (Calmann-Lévy), 18e livre de Musso, sortira le 26 mai, avec un tirage de 400 000 exemplaires. Un polar dont l’intrigue se déroule de part et d’autre de l’Atlantique, avec, à New York, l’enlèvement de la petite fille d’une romancière et, en France, un écrivain désespéré, seul à détenir la clé de la disparition… Et un ouvrage d’autant plus espéré que sorti mi-mars au Livre de poche, La Vie secrète des écrivains, son précédent roman, était, au 30 avril, avec 160 000 exemplaires écoulés, la meilleure vente du confinement. 

Avec un premier titrage à 450 000 exemplaires, L’Enigme de la chambre 622 (de Fallois) du jeune Suisse Joël Dicker fait aussi figure d’événement. Son récit, aller-retour dans le temps entre le meurtre non élucidé d’un membre d’une grande banque dans un palace de Verbier et l’enquête d’un écrivain genevois, est attendu de pied ferme par les libraires qui ont écoulé en deux ans 830 000 exemplaires (toutes éditions confondues) de La Disparition de Stephanie Mailer. On se réjouit évidemment de retrouver le grand John Le Carré, 89 ans !, avec Retour de service (Seuil, 45 000 exemplaires), l’histoire d’un traître des services secrets de Sa Majesté au profit des Russes, le tout sur fond de Brexit. Enfin, tiré à 200 000 exemplaires, le nouveau roman d‘Elena Ferrante, La Vie mensongère des adultes, est, rappelle Karina Hocine, secrétaire générale de Gallimard, « le gros enjeu » de sa maison. Ce récit, indépendant de la tétralogie L’Amie prodigieuse, dont l’héroïne est une jeune Napolitaine à la recherche de ses racines, sortira mi-juin. Et Marc Levy, le challenger « favori » de Guillaume Musso depuis une dizaine d’années ? Oublié ? Oui et non. Il sera bel et bien présent en juin, mais sur le mode « hors-concours », avec deux aventures du Petit Voleur d’ombres (Robert Laffont), une série pour enfants adaptée de son best-seller Le Voleur d’ombres et illustrée par Fred Bernard.  

D’autres cadors ont été conviés pour fêter la renaissance, notamment du côté des policiers, genre plus que jamais prisé à la veille de l’été : Bernard Minier, Jean-Christophe Grangé, M. C. Beaton, Jean-Christophe Rufin, Franck Thilliez, Camilla Läckberg, Yrsa Sigurdardottir, William Boyle, Cesare Battisti, Val McDermid, Patricia Cornwell, Giacometti et Ravenne, etc. Un programme allégé, on vous dit ! A eux seuls, ils représentent quelques centaines de milliers d’exemplaires, de quoi rendre le sourire aux libraires et aux… lecteurs (férus du noir, les autres patienteront). Albin Michel, toujours à l’affût, lancera d’ailleurs début juin, une grande campagne quasi institutionnelle baptisée « 10 bonnes raisons de vous précipiter chez votre libraire » et illustrée par 10 de ses publications. 

Une réduction peut-être pas pérenne

Malgré la récession, il n’est pas question pour les éditeurs de « laisser tomber » leurs autres auteurs phare : ainsi, Grasset accompagne Isabel Allende, Amanda Sthers, Michel Onfray, Alain Minc et BHL, le Seuil publie Chantal Thomas, Albin Michel, Stéphane Bern, Alexandre Jardin et Aymeric Caron, Lattès, Olivia Ruiz, Denoël, Charline Vanhoenacker (publiée aussi avec son compère Guillaume Meurice par Flammarion), tandis que Gallimard a maintenu François Sureau, Ian McEwan, et Franz-Olivier Giesbert, dont le roman, Denier été, est d’autant plus « approprié » qu’il se déroule en 2030 dans un Marseille écrasé par la chaleur et en proie à une pandémie… Autant de titres auxquels il faut rajouter, hors catégorie mais à gros enjeux, l’autobiographie de Woody Allen, publiée par Stock, L’Homme et la nature de Peter Wohlleben , aux Arènes, et, le 4 juin, une Pléiade en deux volumes de Joseph Kessel(avec, en parallèle, au Seuil, un document, Un amour de Kessel, signé Dominique Missika). 

Bref, il aurait été difficile, si ce n’est suicidaire, pour un auteur plus confidentiel de s’infiltrer dans cet océan de papier. « Nous avons préféré, dans ce contexte, ne pas sacrifier de beaux titres fragiles, confirme Olivier Nora. On a expliqué aux auteurs que les libraires, avec leur trésorerie exsangue, ne pourraient pas les découvrir et les défendre comme ils ont à coeur de le faire d’ordinaire, ils l’ont bien compris. » Tous les éditeurs ont agi ainsi, repoussant les titres moins immédiatement bankable à l’automne, voire à 2021 – à tel point que, comme le confie Karina Hocine, « Gallimard a déprogrammé ses trois ou quatre premiers romans de la rentrée littéraire pour les mettre en janvier en espérant en faire un « mois de la découverte » ». 

De là à imaginer une année 2021 surchargée, il n’y a qu’un pas que franchit allègrement Muriel Beyer, la fondatrice des éditions de l’Observatoire. « Je ne crois pas à une baisse pérenne, confie-t-elle, c’est un voeu pieux que j’entends depuis que j’ai débuté, le monde d’après ressemblera au monde d’avant. » Même réaction du côté de chez Grasset :  » Il le faudrait bien sûr, mais si la réduction se fait au détriment de la découverte, ce serait fort dommageable. Regardez comme ces cinq dernières années, avec un premier livre, des « inconnus » tels Gaël Faye, Laetitia Colombani, Isabelle Carré, Adeline Dieudonné, Victoria Mas, Vanessa Springora ont porté le marché en France et les couleurs de la France à l’étranger… » Karina Hocine pense également que « la nature reprendra le dessus », tandis que Véronique Cardi, de Lattès, veut croire qu’il y aura « un mouvement de rationalisation », tout comme Gilles Haéri: « Cette crise va accentuer la prise de conscience qui préexistait au Covid, estime le PDG d’Albin Michel. De mon côté, je ne cesse de le répéter dans la maison: ‘Publions moins, publions mieux !' » 

Tous songent, sans les citer nommément bien sûr, à ces livres « dispensables », ces livres « bof » qui passent le filtre des comités de lecture, grâce à un éditeur très persuasif ou par lassitude. « Les patrons de maison vont devoir être plus beaucoup plusdirectifs », signale Olivier Nora. En attendant, pour prendre un bol d’air et oublier l’interdiction de l’accès aux plages, quoi de mieux que le Petit éloge du surf (François Bourin) émis par le scientifique et « tonton surfeur » de la côte basque, Joël de Rosnay, 82 ans ! Pour le coup, un livre indispensable… 


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