Écriture virale

Publié le 20 décembre 2020

Je m’appelle Corona Typewriters. Et je m’apprête à subir Noël. Un de plus dans la longue liste des années déjà encaissées sur ma tôle toute cabossée.

Pour l’heure, mon maître-écrivain est sorti de sa quarantaine. Rassurons-nous. Il n’est pas question de virologie en l’espèce. Plutôt d’une léthargie éditoriale. D’une quarantaine littéraire. Le cœur à l’ouvrage, il s’apprête à mettre de nouveau la main sur moi. Je sens qu’il va s’agripper rageusement à mon clavier. Parcourir mon azerty de bas en haut. De long en large. Je sentirai de nouveau la caresse de ses doigts. Fin d’année en apothéose après des mois d’un couvre-feux intellectuel. J’implore les dieux pour devenir cas contact. Être contaminée par son toucher balayant mon azerty. Infectée par son phrasé qui s’exprime sur mes touches. Lorsqu’il se parle à lui-même, lorsqu’il exprime ses pensées à l’oral, une pluie de postillons macule ma carcasse. Le crachin d’un écrivain vaut toutes les saucées d’un comédien. Aussitôt, les premiers symptômes apparaissent. Une fièvre mécanique m’envahit. J’ai des bouffées de chaleur romanesques. Je suis malade d’amour typographique pour lui. Et pourtant. Moi, Corona Typewriters, je suis vaccinée depuis bien longtemps contre l’amour propre de mon écrivain fébrile.

Voilà qu’il me prend dans ses bras. Je vole de pièces en pièces. Mon écrivain voyageur des salons me dépose tel un présent. De la bibliothèque sombre et enfumée, je passe à la pièce à vivre. Honorée. Du bureau en formica, je suis jetée sous le sapin. Déshonorée. A même une piètre table tout juste bonne à supporter son chat, gris comme un soleil de décembre. A défaut d’un Jésus dans la crèche, une Corona se tapit à l’ombre d’un sapin de Noël. Dans la paille elle aussi. Je résiste à cette humiliation temporelle. Il me teste ? Je positive.

Puisqu’il daigne me toucher, la magie de l’écriture opère. Il retrouve goût à une vie épistolaire. État d’urgence éditorial décrété. Tout semble lui sourire en cette fin d’année. Il estime que l’essentiel est sauvé avec le chemin des librairies de nouveau arpenté par une foule de lecteurs. Et surtout d’acheteurs. Mon écrivain fauché n’en est pas moins soucieux de ses droits d’auteur. Les avaloirs n’étaient que des étrennes pour enclencher des mois d’inspiration lente à défaut d’écriture automatique. Je pourrais en écrire des chapitres entiers. Combien de soirs ai-je langui de sa présence, prête à offrir mes services dans l’avancée de son écriture ?

Pour l’heure il m’enguirlande, décore ma tôle, illumine mes lettres. Mon écrivain, autodidacte des arts, s’est mis en tête de réaliser lui-même la couverture de sa future œuvre. Il brosse mon portrait. Je deviens une nature morte, un tapis d’alphabet gisant pour la postérité. Non content de réaliser l’ébauche d’une couverture, il a déjà arrêté le titre de son livre: écriture virale. N’en déplaise à son éditeur, je suis certaine qu’il obtiendra le dernier mot. Aucun mérite pour un écrivain. Ces pages en gestation mériteront, à publication, d’être prescrites sans modération. Rencontres, signatures et salons en présentiel à programmer dans les meilleurs délais. Malin comme il est, il sait que son livre va toucher, imprégner un large public. Et contaminer les librairies, distillant sa prose entre les rayons, sur table. Je me vois déjà en haut de l’affiche des vitrines, dans les meilleures ventes. Le meilleur taux de contamination commercial des palmarès.

Foutaises ! La magie de Noël a failli opérer. J’y ai cru. Assez naïve pour imaginer que mon maitre écrivain daignerait s’assoir de nouveau auprès de moi. En tête à tête pour un réveillon littéraire. Mais je ne serai pas sa machine à penser, sa chose à écrire.  Tel un enfant gâté, il n’a d’yeux que pour son nouveau joujou. Un personnal computer. La messe est dite. Requiem æternam. Pour autant, je suis fière à l’idée que mon nom s’inscrive en lettres de noblesse sur la couverture d’un livre. J’assume mon identité. Sur la santé revenue / Sur le risque disparu / Sur l’espoir sans souvenir / J’écris ton nom /  Corona. Toutefois, je crains que ces six lettres gravées sur mon capot, publiées in extenso, ne soient le dernier mot d’une collaboration littéraire débutée aux temps mécaniques avec une cohorte d’écrivains amateurs, amoureux, attachants, affolants. Noël 2020 sera ma dernière séquence. Séquence photo à défaut d’un atelier d’écriture. Clap de fin sur mon clavier. Touche finale dessus mes touches. Ça sent le sapin au pied du Nordmann.


Pas encore de réaction. Soyez le premier !

Laisser une réponse

Derniers articles

Meta

Webmarketing viaa.fr.
.

Copyright © Stéphane Daumay Accompagnateur en librairie.