Corona papers

Publié le 25 avril 2020

Je m’appelle Corona Typewriters. J’ai allégrement franchi le seuil des 80 ans. Je suis donc un sujet à risque. Un sujet d’écriture. Et je subis la triple peine. Trop âgée, retranchée dans les confins d’un bureau désespérément vide, ostracisée sous mon propre toit du fait de mon nom. 

photo SDaumay

Il n’y en a que pour les blouses blanches en ce moment. Aucune considération pour les pages condamnées à rester blanches. Pourtant, depuis quelque temps, c’est mon cauchemar au quotidien, la hantise de mes nuits. Horizon blanc. Nuits blanches. Immaculées. Vierges de toute production écrite. La ramette, jetée à mes côtés, n’en finit plus de réclamer qu’on la soulage du poids de ses feuilles blanches, bientôt jaunies, accumulées depuis des semaines. Je n’ai donc rien à me mettre sous les barres à caractères.

Aucune lettre ne vient se fracasser sur mon ruban encreur. Nul symbole ou quelque chiffre frappé sur mon cylindre. Je ne sens plus le bout de ses doigts caresser mes touches. Frôler le dos de mes lettres. S’agripper à mon clavier. Chercher l’inspiration en parcourant chaque escalier de mon azerty.

Ou briser mes articulations lorsque, nonchalamment, il vient s’appuyer de tout son corps sur mes touches, pour me faire comprendre combien nous ne faisons qu’un. Et qu’il est mon maître-écrivain. Celui qui donne le rythme avec ses doigts. Ecrit le tempo au fil des pages. Orchestre les mots. Je suis son objet de désir, son instrument de torture, par où transitent ses pensées. Sans moi, page blanche. Sans lui, je ne suis rien. Rien qu’une simple machine tout juste bonne à écrire ce qu’on lui tape.

Ai-je pourtant la gueule d’une machine qui cracherait une fumée pestilentielle ? Est-ce que j’endosse le profil de ces monstres mécaniques des temps modernes ? Je sais que non. Ma silhouette sculptée inspire mon écrivain de patron. Le stylo peut fièrement craner dans le pot à yaourt à mes côtés, il n’est que l’exutoire d’un brouillon d’idées qui, au final, seront couchées sur mon clavier. Je suis la pièce maîtresse dans l’exercice noble de l’écriture.

Seulement, par les temps qui courent, ou plutôt en fonction du temps suspendu, le bureau prend la poussière. Les stores ne sont plus même relevés. Le cendrier déborde. Ça sent le renfermé. Les idées recluses. L’inspiration atone. Mon maître écrivain n’a plus le cœur à voyager à travers les mots. Il dédaigne venir jusqu’à moi. Mon nom l’effraie. Il ne peut produire la moindre ligne sur une Corona. Comment décemment accoucher d’un texte, fruit d’une pestiférée ?

Seul son vieux matou reste fidèle aux rendez-vous crépusculaires et vient se frotter contre mon flanc. Il ronronne parfois. J’inspire jusqu’aux félins. Justement, ce soir le chat se faufile dans le bureau, accompagné. Oui, c’est bien lui. Mon maître-écrivain. Le voici qui, de nouveau, vient subrepticement glisser sa main sur mes lettres de noblesse. La page blanche, lovée tout contre mon cylindre, est prête à accueillir de nouveau, non sans désir, avec plaisir, le rythme de ses doigts.

Mais fausse alerte. Maniaque comme il est, l’écrivaillon des fins de journées lascives est juste venu épousseter les poils de chat qu’il n’a jamais supportés sur ma tôle luisante. Ce soir, nous ne connaîtrons pas la jouissance des mots. Je resterai recluse dans mon plus simple appareil, la forêt d’un alphabet de fer exposée à tous les vents, dans l’attente du jour d’après, le matin du grand soir de l’écriture déconfinée.

Polnareff, lui, a connu l’osmose des touches agiles et avait tout compris de mes semblables, de notre mécanisme créatif, de notre fonctionnement mécanique. Muettes, mais bavardes à qui sait taper avec envie sur nos claviers. L’auteur, compositeur, interprète pouvait chanter à la face du monde : « Je tape sur mon clavier tous les mots sans voix qu’on se dit avec les doigts. »

J’aurais dû être possédée par un maître chanteur. Et m’appeler Marylou. 

par Stéphane Daumay
Nîmes, avril 2020 

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